
En avril dernier, le podcasteur le plus écouté du monde Joe Rogan a adressé un message à Donald Trump pour défendre l'ibogaïne, une substance psychédélique qu'il présente depuis longtemps comme un outil thérapeutique pour les anciens militaires souffrant de stress post-traumatique. La réponse du président américain est tombée rapidement, par SMS : « Super ! Tu veux l'approbation de la FDA ? On y va ! » Une semaine plus tard, Joe Rogan se trouvait dans le Bureau ovale aux côtés de Donald Trump et de Robert Kennedy Jr, secrétaire à la Santé, pour assister à la signature d'un décret présidentiel accélérant la recherche sur cette molécule. Trump en a profité pour glisser : « Nous respectons tous Joe, il est un peu plus progressiste, mais ce n'est pas grave. »
Cet épisode illustre la place singulière occupée par Joe Rogan dans le paysage médiatique et politique américain. Animateur du podcast The Joe Rogan Experience, il est suivi chaque mois par des dizaines de millions de personnes. Son émission, diffusée quotidiennement depuis plus de quinze ans, dépasse aujourd'hui 57 millions de vues par mois, un chiffre qui fait pâlir les plus grandes chaînes de télévision. Humoriste, amateur de sports de combat et longtemps indifférent à la politique, il est devenu l'un de ces influenceurs stars qui accompagnent la nouvelle Amérique de Donald Trump.
Un empire construit sur la conversation
La carrière de Joe Rogan est atypique. Né en 1967, il se fait d'abord connaître dans les années 1990 comme acteur et humoriste de stand-up. Il apparaît dans plusieurs sitcoms, puis présente l'émission Fear Factor, un jeu télévisé où les candidats affrontent leurs peurs. Mais c'est en tant que commentateur de l'UFC, la principale organisation de MMA, qu'il bâtit une véritable notoriété auprès du public masculin américain. Sa voix, son énergie et son franc-parler deviennent rapidement sa marque de fabrique.
En 2009, il crée The Joe Rogan Experience. Au départ, il s'agit simplement de longues discussions entre amis, autour d'un café ou d'un cigare, dans son studio de Los Angeles. Le format est simple : pas de montage agressif, pas de chronomètre, des conversations qui peuvent durer deux, trois ou quatre heures. Ses invités vont du scientifique au comédien en passant par le médecin, l'athlète ou le philosophe. Cette liberté de ton séduit un public massif, notamment les jeunes hommes qui se sentent exclus des médias traditionnels.
Le succès est fulgurant. Au fil des années, le podcast devient l'un des plus écoutés du monde. Spotify signe un contrat d'exclusivité avec lui, avant que l'animateur ne rejoigne d'autres plateformes. Ses 57 millions de vues mensuelles en font la première vitrine mondiale du genre. Les personnalités politiques, les militants, les intellectuels et parfois les simples anonymes défilent dans son studio. Joe Rogan ne se comporte pas comme un journaliste : il discute, il questionne, il rebondit, et il donne à ses invités un temps de parole que nulle part ailleurs ils ne pourraient obtenir.
Un infatigable faiseur d'opinion
Pendant longtemps, Joe Rogan est resté à l'écart des débats partisans. Ses prises de position relevaient davantage du libertarianisme individualiste que du conservatisme classique. Il défendait la liberté d'expression, la responsabilité personnelle, la méfiance envers les grandes institutions. Ses convictions, répète-t-on souvent, ressemblent à celles d'un Américain moyen : un mélange de bon sens, de méfiance à l'égard des élites et d'attachement aux libertés individuelles.
Cette position a fait de lui une figure faiseuse d'opinion, et non un simple témoin de son époque. Quand un scientifique controversé, un médecin marginal ou un penseur hétérodoxe passe chez lui, sa vision est immédiatement diffusée à des dizaines de millions d'oreilles. Les médias traditionnels s'en sont émus à de nombreuses reprises, notamment pendant la pandémie de Covid-19. En 2021, ses doutes sur les vaccins et la promotion de traitements non validés déclenchent une polémique mondiale. Spotify est forcé d'ajouter des avertissements sur les contenus liés au Covid-19. Joe Rogan ne change pas sa ligne pour autant : il continue d'inviter des personnalités qui dérangent, et il défend bec et ongles sa liberté éditoriale.
Cette longévité exceptionnelle tient aussi à sa méthode. Là où les journalistes cherchent des confrontations, Joe Rogan cherche l'immersion. Il s'intéresse à ses interlocuteurs, il connaît leurs travaux, il ose poser des questions naïves quand il ne comprend pas. Ce style, souvent critiqué comme complaisant, est en réalité un redoutable instrument d'influence. Les invités sortent de son émission avec un capital de sympathie renouvelé, et le public a le sentiment d'avoir assisté à une conversation vraie.
Le tournant électoral de 2024
Lors de l'élection présidentielle de 2024, Joe Rogan a franchi un cap historique. Longtemps réticent à soutenir un candidat, il a apporté son appui explicite à Donald Trump. Ce ralliement a été vécu comme un signal fort dans la campagne américaine. Sa capacité à parler aux jeunes hommes, une catégorie d'électeurs que les démocrates ont perdue, a joué un rôle non négligeable. Trump n'a pas manqué de le recevoir dans son podcast, où des millions d'auditeurs ont découvert un président plus décontracté que dans ses meetings.
Le rapprochement avec la sphère trumpienne n'a pas fait de lui un militant à plein temps. Joe Rogan a conservé son indépendance, continuant d'inviter des figures de tous bords. Mais son soutien à Trump a transformé son statut. Il est devenu, volontairement ou non, l'un des piliers de cette nouvelle droite médiatique qui marginalise les grands réseaux de télévision. Les influenceurs conservateurs, de Tucker Carlson à Ben Shapiro, de Candace Owens à Douglas Wilson, évoluent dans le même écosystème, mais aucun ne peut rivaliser avec son audience.
Le sommet de cette influence a été atteint avec l'épisode de l'ibogaïne. Que le podcasteur le plus puissant du monde puisse obtenir une réponse quasi immédiate du président et la signature d'un décret dans la semaine en dit long sur la porosité entre les médias alternatifs et le pouvoir exécutif. Certains y voient la preuve d'un lobbying personnel efficace, d'autres le symptôme d'une époque où les décisions politiques se prennent aussi dans les studios de podcasts.
Une distance récente avec Trump
Depuis quelques mois, toutefois, Joe Rogan semble prendre ses distances. Les observateurs notent que son ton à l'égard de l'administration républicaine s'est fait plus critique ou, à tout le moins, plus circonspect. Il n'a pas rompu, mais il ne se comporte pas en allié inconditionnel. Cette évolution n'est pas surprenante pour qui connaît sa personnalité. Joe Rogan est un individualiste avant d'être un partisan, et il supporte mal les injonctions, qu'elles viennent de la gauche ou de la droite.
Son parcours illustre la nouvelle géographie de l'influence outre-Atlantique. Les grandes chaînes de télévision ne sont plus les seules à façonner l'opinion. Des hommes comme Joe Rogan captent une audience considérable, parfois plus jeune, souvent désabusée par le discours médiatique traditionnel. Leur force tient à leur authenticité perçue, à leur capacité à parler sans filtre, à leur refus des cases idéologiques trop strictes.
Le président des États-Unis écoute Joe Rogan, reçoit ses messages, le fait venir à la Maison-Blanche. C'est sans doute la preuve la plus éclatante que le roi des podcasteurs, avec ses convictions d'Américain moyen, est devenu un acteur central de la vie politique américaine.
Source:Le Figaro News
