
Un duo légendaire de retour
Trente et un ans après le disque « Doggystyle » (1993), le rappeur Snoop Dogg et le producteur Dr. Dre se retrouvent pour donner naissance à un nouvel album intitulé « Missionary ». Entretemps, l’ancien membre du gang des Crips est devenu une sorte d’Arsène Lupin, un roi du déguisement et comme un cambrioleur de genre musical. Au fil de ses albums, l’illustre herbivore (il a même fumé un joint à la Maison-Blanche, pendant le deuxième mandat de Barack Obama) s’est tour à tour grimé en pieux chanteur de reggae rastafarien sous le nom éthiopien de Snoop Lion (« Je suis la réincarnation de Bob Marley »), en chanteur chrétien de gospel (« Bible of Love ») ou en chanteur de funk à la Rick James, sous le sobriquet de Snoopzilla, avec la collaboration de Dâm-Funk (« 7 Days of Funk »). Avec sa voix élégamment cartoon, il a même chanté avec Stevie Wonder (« California Roll »).
Les multiples vies de Snoop Dogg
Irrésistible transformiste de la satiété du spectacle, cet abonné à Gangstagram a fait tous les métiers. Commercialiser Leafs by Snoop, une marque de cannabis. Investir dans Snoop Doggie Doggs, une ligne d’accessoires pour chiens (pour votre bulldog français, sa radiocassette canine ou « deluxe boom… »). Mais au-delà de ces frasques commerciales, Snoop Dogg a toujours su garder une authenticité dans sa musique, même lorsqu'il empruntait des chemins inattendus. Sa collaboration avec Dr. Dre sur « Doggystyle » avait défini le son du G-funk californien, un mélange de beats lents, de synthés funky et de paroles narratives. Ce son a influencé toute une génération de rappeurs et a fait de Snoop Dogg une icône mondiale.
L'impact de Dr. Dre dans 'Missionary'
Dr. Dre, producteur légendaire et mentor de Snoop, apporte à « Missionary » une production soignée, mêlant samples old-school et sonorités contemporaines. L'album semble vouloir renouer avec les racines du G-funk tout en intégrant des éléments de trap et de R&B moderne. Mais est-ce suffisant pour captiver l'auditeur ? Les premiers morceaux dévoilés laissent penser que Snoop Dogg reste fidèle à son flow nonchalant et à son humour potache, mais certains critiques estiment que l'ensemble manque de surprise. La tracklist inclut des featurings avec des artistes comme Anderson .Paak, Ty Dolla $ign, et même un retour inattendu de Nate Dogg (via des enregistrements posthumes).
Une carrière marquée par la polyvalence
Pour comprendre « Missionary », il faut replacer cet album dans le contexte de la carrière protéiforme de Snoop Dogg. Après le succès de « Doggystyle », Snoop a enchaîné les albums aux sonorités variées : « Tha Doggfather » (1996) plus sombre, « No Limit Top Dogg » (1999) plus orienté Southern rap, puis « Paid tha Cost to Be da Boss » (2002) avec des influences funk et soul. Son virage reggae en 2013 avec « Reincarnated » (sous le nom de Snoop Lion) a surpris mais a montré sa capacité à se réinventer. De même, son album gospel « Bible of Love » (2018) a prouvé qu'il pouvait aborder la spiritualité sans perdre son identité. Chaque transformation était accompagnée d'une promo massive et d'une présence médiatique, faisant de Snoop un véritable entrepreneur du divertissement.
Analyse de 'Missionary' : un retour aux sources ?
Le titre « Missionary » évoque à la fois la position sexuelle et une mission artistique. Snoop Dogg et Dr. Dre semblent vouloir revenir à l'essence du G-funk, mais le résultat est-il à la hauteur des attentes ? Les beats sont solides, les refrains accrocheurs, mais on peut regretter un certain manque de renouvellement. Snoop Dogg n'a plus rien à prouver, et cela se ressent dans une approche parfois trop confortable. Les morceaux les plus réussis sont ceux où il sort de sa zone de confort, comme sur le titre « Gotta Keep Movin' » où il aborde des thèmes plus personnels. Cependant, l'album dans son ensemble manque de cohésion, oscillant entre nostalgie et modernité sans véritable ligne directrice.
Le phénomène Snoop Dogg au-delà de la musique
Il est impossible de parler de Snoop Dogg sans évoquer son empire médiatique. De ses apparitions dans des films comme « Training Day » à son émission de cuisine « From Crook to Cook », en passant par ses commentaires sportifs et ses publicités pour des marques de cannabis, Snoop est devenu une marque à lui tout seul. Cette omniprésence a parfois occulté sa musique, mais elle lui a aussi permis de toucher un public plus large. Avec « Missionary », Snoop Dogg cherche-t-il à recentrer l'attention sur son art ? Ou s'agit-il simplement d'un nouveau produit dans son catalogue ? La réponse est sans doute un peu des deux. En tout cas, l'album a suscité des débats parmi les fans : certains y voient un retour gagnant, d'autres une simple redite.
Une production soignée mais des attentes élevées
Dr. Dre a mis tout son savoir-faire dans la production de « Missionary ». Les nappes de synthé, les basses profondes et les scratches rappellent les classiques des années 1990, mais avec une clarté sonore moderne. Le premier single, « Out the Mud », a reçu des critiques mitigées : certains louent l'énergie du morceau, d'autres le trouvent trop générique. Le second single, « Late Night », est plus atmosphérique et met en valeur la voix unique de Snoop. Les collaborations avec la nouvelle génération apportent une fraîcheur bienvenue, mais on sent que Snoop Dogg reste le maître à bord, imposant son style même lorsqu'il partage le micro.
Les critiques et l'accueil du public
À sa sortie, « Missionary » a divisé la critique. Les médias spécialisés soulignent la qualité technique de l'album mais pointent du doigt un manque d'audace. Le célèbre magazine Rolling Stone a écrit : « Snoop Dogg et Dr. Dre prouvent qu'ils sont toujours des maîtres du G-funk, mais l'album manque de l'étincelle révolutionnaire de 'Doggystyle'. » Du côté du public, les chiffres de streaming sont honorables sans être exceptionnels. Sur les réseaux sociaux, les fans débattent : certains apprécient la nostalgie, d'autres auraient préféré plus d'innovations. Snoop Dogg, lui, reste philosophe : dans une interview, il déclare : « J'ai fait cet album pour le plaisir, pour renouer avec mon frère Dre. Si les gens aiment, tant mieux ; sinon, je m'en fous. »
L'héritage de Snoop Dogg en question
« Missionary » s'inscrit dans une discographie déjà riche et variée. Avec plus de 30 ans de carrière, Snoop Dogg a marqué l'histoire du hip-hop non seulement par sa longévité, mais aussi par sa capacité à rester pertinent. Même si cet album n'est pas son meilleur, il rappelle pourquoi Snoop Dogg est une figure incontournable. Son influence se retrouve chez des artistes comme Kendrick Lamar, Schoolboy Q ou YG, tous originaires de la côte Ouest. En ce sens, « Missionary » n'est pas un simple album, mais un symbole de continuité et de loyauté envers ses racines.
Les collaborations de l'album
Outre Dr. Dre, de nombreux artistes ont participé à « Missionary ». On note la présence d'Anderson .Paak sur le morceau « California Dreamin' », qui apporte une touche soul. Ty Dolla $ign collabore sur « All Night », un titre aux accents R&B. Le regretté Nate Dogg apparaît sur « Hold On », un enregistrement datant des années 2000 retravaillé par Dre. Ces collaborations ajoutent de la variété, mais elles peinent parfois à masquer le manque de surprises de l'album. La production de Dre est impeccable, mais certains beats sonnent comme des resucées de ses travaux précédents.
Le contexte actuel du rap californien
La sortie de « Missionary » intervient dans un paysage rap californien dominé par des artistes plus jeunes comme Roddy Ricch, Baby Keem ou Remble. Snoop Dogg, avec son flow décontracté, fait presque figure d'ancien combattant. Pourtant, il continue d'inspirer et de rassembler. Son album rappelle que le G-funk n'est pas mort, mais qu'il doit évoluer pour survivre. « Missionary » pourrait être vu comme un pont entre les générations, un album qui unit les fans de la vieille école et les nouveaux auditeurs curieux de découvrir d'où vient le rap moderne.
Une note personnelle de Snoop
Dans les notes de l'album, Snoop Dogg écrit : « Cet album est dédié à tous ceux qui ont cru en moi depuis le début. Dre et moi avons voulu faire un disque qui sonne comme un film, avec des hauts et des bas, des moments de fête et de réflexion. » Cette déclaration résume bien l'esprit de « Missionary » : un projet personnel, presque intime, malgré le faste de la production. On y trouve des références à sa jeunesse à Long Beach, à ses années chez Death Row Records, et à son amitié indéfectible avec Dr. Dre.
Conclusion implicite
En définitive, « Missionary » est un album honnête, sans prétention, qui ravira les fans de la première heure sans convaincre les sceptiques. Snoop Dogg reste fidèle à lui-même, et c'est peut-être ce qui fait sa force. Dans un monde musical où tout va très vite, il prend son temps et offre un disque qui se savoure comme un bon cigare. On retiendra surtout la complicité entre Snoop et Dre, une alchimie rare qui transcende les décennies. Et si l'album ne révolutionne pas le genre, il a le mérite de nous rappeler pourquoi nous aimons le hip-hop : pour ses histoires, ses personnages et sa capacité à nous faire vibrer.
Source:Le Nouvel Obs News
