
Le président américain Donald Trump et le prince héritier saoudien Mohammed ben Salman se retrouvent ce mardi 18 novembre 2025 à la Maison Blanche pour une rencontre très attendue. Il s'agit de la première visite officielle du dirigeant saoudien aux États-Unis depuis sept ans, une période marquée par des tensions diplomatiques après l'assassinat du journaliste Jamal Khashoggi en 2018. Cependant, le contexte régional a profondément évolué, notamment depuis les attaques du 7 octobre 2023 et la guerre à Gaza. Les deux hommes, qui affichent souvent une complicité publique, devront cette fois confronter leurs visions sur deux dossiers majeurs : la question palestinienne et le rôle de l'Iran au Moyen-Orient.
La normalisation avec Israël : une condition préalable incontournable pour Riyad
L'un des points centraux des discussions sera la normalisation des relations entre l'Arabie saoudite et Israël. Depuis les accords d'Abraham de 2020, qui ont vu les Émirats arabes unis, Bahreïn et le Maroc établir des liens diplomatiques avec l'État hébreu, Riyad est resté en retrait. Le royaume saoudien a toujours conditionné une éventuelle normalisation à la création d'un État palestinien indépendant. Aujourd'hui, cette position s'est durcie : l'Arabie saoudite exclut tout rapprochement avec Israël tant que ce dernier poursuit son occupation de la Cisjordanie et mène des opérations militaires à Gaza. Selon Xavier Guignard, chercheur français invité à l'Académie diplomatique saoudienne de Riyad, « l'Arabie saoudite voit en Israël la déstabilisation de toute la région », bien au-delà du seul conflit palestinien.
Donald Trump, qui avait activement soutenu les accords d'Abraham durant son précédent mandat, espère convaincre Mohammed ben Salman de rejoindre ce cadre. Cependant, le prince héritier semble inflexible. Il considère que le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahu est un obstacle à toute avancée, et préfère attendre les élections israéliennes de 2026 pour voir un changement de leadership. Cette stratégie reflète une volonté de ne pas offrir une victoire politique à Netanyahu, tout en maintenant une pression sur la communauté internationale pour qu'elle prenne en compte les revendications palestiniennes. Le chercheur Xavier Guignard note que « MBS ne veut pas offrir à Netanyahu une victoire symbolique », ce qui rend peu probable un accord lors de cette visite.
L'Iran : médiation saoudienne face à la pression américano-israélienne
Un autre sujet de divergence concerne l'Iran. La République islamique a subi de multiples revers récents : bombardements israéliens et américains, chute du régime syrien de Bachar el-Assad, affaiblissement du Hezbollah libanais. Dans ce contexte, l'Arabie saoudite, qui avait entamé un rapprochement avec Téhéran en 2023 sous l'égide de la Chine, cherche à éviter une déstabilisation complète de l'Iran. Selon Xavier Guignard, le prince héritier saoudien arrive à Washington avec une proposition de médiation entre l'Iran et les États-Unis. Riyad craint qu'un effondrement de l'Iran ne crée un vide sécuritaire au Moyen-Orient, avec des conséquences imprévisibles pour la stabilité régionale.
Cette position contraste fortement avec celle d'Israël, qui verrait d'un bon œil l'effondrement du régime iranien, perçu comme une menace existentielle. Donald Trump, connu pour sa politique de « pression maximale » contre Téhéran lors de son premier mandat, pourrait se trouver tiraillé entre les demandes de ses alliés saoudiens et israéliens. Les frappes israéliennes en Syrie, qui se sont intensifiées après la chute d'Assad, compliquent également les efforts saoudiens pour reconstruire ce pays. L'Arabie saoudite s'investit massivement dans la stabilisation de la Syrie, mais les raids israéliens entravent ces initiatives.
Un contexte de rapprochement américano-saoudien malgré les divergences
Malgré ces désaccords, les relations entre Washington et Riyad restent solides. En 2025, l'Arabie saoudite a accueilli Donald Trump avec faste, promettant 600 milliards de dollars d'investissements aux États-Unis dans les domaines de la défense, de l'intelligence artificielle et de la technologie. Le royaume cherche également à obtenir un pacte de défense avec les États-Unis, ainsi qu'un soutien pour son programme nucléaire civil. Ces enjeux économiques et sécuritaires pourraient tempérer les divergences politiques.
Historiquement, les relations entre l'Arabie saoudite et les États-Unis ont été marquées par une alliance stratégique fondée sur le pétrole et la sécurité. Depuis les années 1945, le pacte du Quincy a scellé un échange : la sécurité américaine en échange d'un accès privilégié au pétrole saoudien. Cependant, la guerre en Ukraine et la transition énergétique ont modifié cette donne. Aujourd'hui, Riyad diversifie ses partenariats, notamment avec la Chine et la Russie, ce qui lui donne une plus grande marge de manœuvre face à Washington.
La question palestinienne reste un point d'ancrage de la politique étrangère saoudienne. Depuis l'initiative de paix arabe de 2002, qui proposait une normalisation avec Israël en échange d'un retrait des territoires occupés, Riyad a maintenu cette ligne. Mais les événements de 2023-2025 ont radicalisé la position saoudienne. L'opinion publique dans le monde arabe est largement hostile à Israël, et tout rapprochement précipité risquerait de déstabiliser le régime saoudien. Mohammed ben Salman, qui mise sur une modernisation économique et sociale du royaume (Vision 2030), ne peut se permettre de mécontenter sa population sur un sujet aussi sensible.
Sur le plan iranien, l'Arabie saoudite a historiquement rivalisé avec Téhéran pour l'hégémonie régionale. La guerre au Yémen, où Riyad soutient le gouvernement reconnu internationalement contre les rebelles houthis soutenus par l'Iran, est un exemple de cette rivalité. Cependant, depuis l'accord de 2023, les deux pays cherchent à apaiser leurs tensions. La médiation saoudienne entre les États-Unis et l'Iran pourrait être une opportunité pour Riyad de se positionner comme un acteur diplomatique clé, capable de dialoguer avec toutes les parties.
Le président Trump, de son côté, pourrait être tenté de capitaliser sur les aspirations saoudiennes pour renforcer sa propre image de faiseur de paix au Moyen-Orient. Cependant, sa proximité avec Israël et sa politique hostile envers l'Iran pourraient limiter sa capacité à répondre aux demandes saoudiennes. La réunion du 18 novembre sera donc un test pour l'alliance américano-saoudienne, qui a survécu à de nombreuses crises mais doit aujourd'hui naviguer dans un environnement régional en pleine recomposition.
En conclusion provisoire, les divergences sur Israël et l'Iran ne devraient pas remettre en cause l'importance stratégique de cette relation. Les deux dirigeants ont intérêt à afficher une unité de façade, même si les positions de fond restent éloignées. L'Arabie saoudite poursuit sa quête d'autonomie stratégique, tandis que les États-Unis cherchent à maintenir leur influence dans une région où la Chine et la Russie gagnent du terrain. La rencontre de Washington pourrait ainsi déboucher sur des annonces économiques et sécuritaires, sans résoudre les tensions sous-jacentes sur les dossiers les plus sensibles.
Pour les observateurs, il est clair que la relation entre Donald Trump et Mohammed ben Salman est fondée sur un pragmatisme mutuel. Le prince héritier a besoin du soutien américain pour ses projets de modernisation et pour contrer les menaces régionales, tandis que le président américain voit en Riyad un contrepoids à l'influence iranienne et un partenaire économique majeur. Cependant, les divergences sur Israël et l'Iran révèlent les limites de cette alliance. Le Moyen-Orient de 2025 est bien différent de celui de 2017, et les deux hommes doivent s'adapter à cette nouvelle réalité.
Enfin, il convient de rappeler que la diplomatie saoudienne a gagné en sophistication sous Mohammed ben Salman. Le royaume n'est plus un simple exécutant des volontés américaines, mais un acteur qui défend ses propres intérêts, parfois en désaccord avec Washington. Cette évolution est le résultat d'une politique étrangère plus assertive, qui utilise à la fois la carotte (investissements, médiation) et le bâton (pression pétrolière, rapprochement avec les rivaux des États-Unis). La réunion du 18 novembre est donc un moment clé pour comprendre les dynamiques actuelles du Moyen-Orient et l'avenir de l'alliance américano-saoudienne.
Source:RFI News
