
Près de 160 personnalités du monde de la culture ont pris position contre l’arrêt de la distribution des livres de Sally Rooney au Royaume-Uni. Dans une lettre ouverte, romanciers, acteurs et cinéastes dénoncent les conséquences de son soutien à Palestine Action, une organisation propalestinienne classée comme terroriste par Londres. Parmi les signataires figurent Annie Ernaux, Paul Mescal, Julian Barnes, Anne Carson, Arundhati Roy, Colm Tóibín, Daisy Edgar-Jones, Tilda Swinton et Jonathan Glazer. Leur message est simple : « Sally Rooney est une écrivaine, pas une terroriste ».
Une large coalition d’écrivains et d’artistes
La lettre rassemble des noms issus de la littérature, du cinéma et de la télévision. On y trouve Annie Ernaux, prix Nobel de littérature 2022, la poétesse canadienne Anne Carson, le Britannique Julian Barnes, l’Indienne Arundhati Roy et l’Irlandais Colm Tóibín. Le texte réunit également plusieurs visages du cinéma et de la télévision, à commencer par Paul Mescal et Daisy Edgar-Jones, révélés par l’adaptation du best-seller Normal People, l’actrice Tilda Swinton ainsi que le réalisateur britannique Jonathan Glazer, connu notamment pour La Zone d’intérêt.
Ces personnalités réagissent à l’annonce, la semaine précédente, de l’arrêt de la vente des ouvrages de Sally Rooney au Royaume-Uni. Cette décision est présentée comme une conséquence directe de son soutien à Palestine Action. Pour les signataires, elle ne relève pas d’un simple choix commercial ou éditorial : elle illustre les effets concrets d’une législation antiterroriste dont la portée est jugée excessive.
La tribune a été rendue publique sur le site d’une revue britannique. Elle intervient dans un contexte tendu, où les prises de position sur le conflit au Proche-Orient se répercutent sur le monde culturel, l’édition et les institutions. Les organisateurs de la lettre espèrent peser sur le débat public et rappeler que la liberté d’expression demeure un principe central dans le pays.
Sally Rooney, une voix majeure de la littérature irlandaise
Sally Rooney s’est imposée en quelques années comme l’une des romancières les plus lues de sa génération. Née en 1991 dans le comté de Mayo, en Irlande, elle a connu un succès international avec Conversations with Friends, puis avec Normal People, adapté en série télévisée. Ses romans Beautiful World, Where Are You et Intermezzo ont confirmé son audience auprès d’un large public, au-delà des cercles littéraires.
Son œuvre explore les relations amoureuses et amicales, les différences de classe, la précarité, les ambitions professionnelles et les engagements politiques de personnages souvent jeunes. La précision de ses dialogues et sa manière de saisir les ambiguïtés sociales lui ont valu une reconnaissance critique et commerciale rare. Cette notoriété explique aussi pourquoi sa prise de position a été immédiatement scrutée et pourquoi le soutien de nombreuses personnalités a été rendu public.
Son engagement en faveur des droits des Palestiniens n’est pas nouveau. En août 2025, elle avait annoncé, dans une tribune publiée par un quotidien irlandais, son intention de reverser une partie de ses droits d’auteur, y compris les redevances issues des adaptations télévisées de ses romans, à l’organisation propalestinienne. Cette décision a été saluée par certains et critiquée par d’autres, mais elle a surtout conduit à une situation inédite pour la diffusion de ses livres au Royaume-Uni.
Palestine Action et la qualification terroriste
Palestine Action a été classée organisation « terroriste » au Royaume-Uni en juillet 2025 par le gouvernement travailliste, à la suite d’actes de vandalisme perpétrés sur une base de l’armée de l’air. Dès lors, tout soutien financier ou matériel au mouvement est prohibé. La qualification ne vise pas seulement les actions violentes : elle peut aussi concerner des formes de soutien économique ou logistique, ce qui a immédiatement soulevé des questions sur les limites de la liberté d’expression.
Le dispositif britannique de proscription permet au gouvernement d’interdire une organisation lorsqu’il estime qu’elle est impliquée dans des activités terroristes. Les personnes qui apportent un soutien matériel ou financier à une organisation proscrite s’exposent à des poursuites. Ce cadre juridique est régulièrement critiqué par des organisations de défense des droits fondamentaux, qui estiment qu’il peut produire un effet dissuasif sur les manifestations politiques et les prises de position publiques.
Dans leur texte, les signataires dénoncent une mesure « fondée sur une législation antiterroriste mal conçue et draconienne ». Selon eux, elle constitue « une atteinte aux principes fondamentaux de la liberté d’expression, si longtemps tenus pour acquis dans ce pays ». Ils ajoutent : « Nous rejetons catégoriquement la censure, qu’elle soit directe ou indirecte ».
Les auteurs de la lettre appellent l’exécutif à changer de cap, en modifiant la législation qui a conduit à ce qu’ils décrivent comme un point d’absurdité répressive. Ils ne demandent pas seulement une exception pour Sally Rooney : ils contestent la manière dont une mesure de sécurité nationale peut rejaillir sur la circulation des livres et sur les choix éditoriaux.
Un effet direct sur la diffusion des livres
L’arrêt de la distribution des ouvrages de Sally Rooney au Royaume-Uni a été annoncé après la révélation de son soutien financier à Palestine Action. Pour les libraires, les diffuseurs et les plateformes de vente, la situation crée une incertitude juridique. Même lorsque aucune poursuite n’est engagée, la crainte de conséquences légales peut suffire à modifier les pratiques commerciales et à retarder la mise à disposition d’un livre.
Les signataires de la lettre voient dans cette décision un précédent préoccupant. Si la distribution d’une autrice peut être interrompue en raison de ses opinions ou de ses dons, d’autres écrivains pourraient hésiter à afficher leurs positions politiques. Cette logique de précaution toucherait non seulement les auteurs engagés, mais aussi les éditeurs, les traducteurs et les organisateurs de festivals littéraires.
Le débat ne se limite donc pas à Sally Rooney. Il concerne la place de l’engagement politique dans le travail artistique, la responsabilité des entreprises culturelles et la manière dont les États encadrent les expressions de solidarité. Dans plusieurs pays, des écrivains et des artistes ont déjà alerté contre les conséquences de législations antiterroristes sur la liberté de création et sur la possibilité de débattre des conflits internationaux.
Mobilisation et contestation judiciaire
Depuis l’interdiction de Palestine Action, plus de 3700 personnes ont été interpellées lors de manifestations de soutien, selon le collectif Defend Our Juries. Ce chiffre témoigne de l’intensité des mobilisations et de la polarisation autour du dossier. Il nourrit aussi les critiques des signataires, qui estiment que l’application de la loi produit des effets disproportionnés sur la société civile.
La cofondatrice de Palestine Action, Huda Ammori, s’est lancée dans un bras de fer judiciaire avec le gouvernement pour faire annuler l’interdiction. Une audience est prévue début novembre devant la Cour suprême britannique. Cette procédure pourrait avoir des conséquences sur la manière dont les autorités britanniques encadrent les organisations contestataires et sur la définition même du soutien matériel à une organisation proscrite.
En attendant la décision des juges, la lettre des près de 160 personnalités entend maintenir la pression publique. Elle rappelle que Sally Rooney n’est pas accusée d’actes de violence, mais de soutien financier à une organisation que les autorités britanniques jugent illégale. Pour ses défenseurs, cette distinction est essentielle : elle touche au droit de soutenir une cause, de financer des organisations et d’exprimer des opinions politiques sans être assimilé à une menace terroriste.
La mobilisation du monde culturel pourrait aussi peser sur les discussions autour de la législation antiterroriste. Plusieurs signataires occupent une place importante dans le débat public et leur prise de position donne une visibilité nouvelle à un dossier jusque-là largement traité sous l’angle sécuritaire. La question de la distribution des livres de Sally Rooney devient ainsi un symbole des tensions entre sécurité nationale, liberté d’expression et engagement artistique.
L’affaire intervient alors que les appels à la prudence se multiplient dans le secteur culturel. Des éditeurs et des libraires disent craindre que des décisions similaires ne se reproduisent, y compris pour des œuvres qui ne traitent pas directement du conflit au Proche-Orient. La lettre ouverte insiste sur ce point : la censure indirecte, exercée par le biais de pressions juridiques ou commerciales, peut être aussi efficace que l’interdiction explicite d’un livre.
Les signataires demandent donc une révision du cadre légal, mais aussi une clarification des règles applicables aux dons et aux revenus des artistes. Ils estiment qu’une société démocratique doit pouvoir distinguer l’expression d’une opinion politique d’un acte de soutien à une organisation armée. Cette distinction est au cœur du débat qui oppose le gouvernement britannique à Palestine Action et à ses soutiens.
La procédure devant la Cour suprême britannique sera suivie de près par les organisations de défense des libertés, les juristes et les acteurs du monde culturel. Elle pourrait préciser l’étendue des pouvoirs de proscription et les garanties offertes aux personnes visées par des mesures antiterroristes. Une audience est prévue début novembre devant la Cour suprême britannique.
Source:Le Devoir News
