
À quelques jours du second tour de l’élection présidentielle brésilienne, Luiz Inácio Lula da Silva cherche à renverser une situation devenue fragile. Le président sortant, figure historique de la gauche, a obtenu une victoire parlementaire importante avec l’adoption d’une réforme constitutionnelle qui réduit le temps de travail pour des millions de Brésiliens. Cette mesure, promue depuis des années par le Parti des travailleurs, établit une semaine de 40 heures et accorde deux jours de congé hebdomadaire, alors que le pays n’en offrait qu’un jusqu’ici. Lula espère que cette promesse tenue, annoncée en pleine campagne, lui permettra de mobiliser les travailleurs et de réduire l’avance de son adversaire populiste, Flávio Bolsonaro.
Le scrutin du 4 octobre a créé la surprise. Lula, donné favori, a été devancé par Flávio Bolsonaro, fils de l’ancien président d’extrême droite Jair Bolsonaro. Le candidat populiste a obtenu 47 % des suffrages, contre 45 % pour Lula. Jair Bolsonaro, condamné l’an dernier à 27 ans et 3 mois de prison pour tentative de coup d’État après sa défaite de 2022, reste une référence centrale pour une partie de l’électorat. Malgré les années de chaos et les démêlés judiciaires de son père, la marque Bolsonaro conserve une attraction importante.
Les faits clés
- Second tour de la présidentielle brésilienne prévu dimanche prochain.
- Lula a fait adopter une réforme constitutionnelle réduisant la semaine de travail à 40 heures et instaurant deux jours de congé hebdomadaire.
- La mesure concerne environ 14 millions de travailleurs.
- Au premier tour, Flávio Bolsonaro a devancé Lula avec 47 % des voix contre 45 %.
- Un récent sondage donne Flávio Bolsonaro à 50 % et Lula à 48 %, soit un écart de deux points.
- Lula multiplie les annonces sociales : suspension de taxes sur le carburant, fonds de bourses universitaires, remise de dettes pour les microentrepreneurs et gratuité des transports en commun le week-end.
- La gauche espère mobiliser les jeunes et les abstentionnistes pour inverser la tendance.
- Depuis 1989, chaque candidat arrivé en tête au premier tour au Brésil a remporté le second.
Une réforme au cœur de la campagne
La réforme du temps de travail est devenue le principal argument de Lula. Elle ne se limite pas à une promesse électorale : elle a été votée par le Parlement et modifie la Constitution. Pour le président de 81 ans, elle prouve que la politique peut encore produire des changements concrets pour les classes populaires. Dans un pays où les inégalités restent profondes, la réduction de la semaine de travail et l’octroi d’un deuxième jour de repos hebdomadaire touchent directement la vie quotidienne de millions de salariés. Le gouvernement met en avant les 14 millions de personnes concernées, un chiffre qui pèse dans une campagne où la question sociale est centrale.
Lula ne s’arrête pas là. Dans la foulée de l’adoption de la réforme, il a annoncé une série de mesures à forte portée sociale : suspension des taxes sur le carburant, création d’un fonds pour des bourses universitaires, remise de dettes pour les microentrepreneurs. Il a également promis la gratuité des transports en commun les fins de semaine. Ces annonces visent à convaincre les électeurs que le gouvernement agit et que la gauche reste la meilleure option pour défendre les travailleurs. Elles s’adressent aussi aux abstentionnistes du premier tour, estimés à environ 20 %, que la gauche espère ramener vers les urnes.
Un premier tour qui a rebattu les cartes
Le premier tour a révélé une dynamique que beaucoup d’observateurs avaient sous-estimée. Lula bénéficiait d’un bilan économique plutôt positif après quatre années au pouvoir, mais le vote de protestation à son encontre a été plus fort que prévu. Une partie de l’électorat, fatiguée par sa présence prolongée dans l’espace public, a choisi de sanctionner le président sortant. D’autres électeurs ont été séduits par le discours de Flávio Bolsonaro, qui se présente comme le candidat du changement et de la rupture. La marque Bolsonaro, malgré les turbulences des années Jair, continue de structurer une partie du paysage politique brésilien.
Le politologue de l’Université de Brasília interrogé par la presse résume la situation : la réforme constitutionnelle constitue une victoire législative importante pour le gouvernement et renforce la position de Lula ainsi que son programme électoral pour le second tour. Selon lui, le sujet est primordial pour les travailleurs du pays et pourrait les mobiliser davantage en faveur du candidat de gauche. Cette analyse est partagée par plusieurs observateurs, qui notent que le débat public du second tour est désormais largement dominé par les propositions sociales du Parti des travailleurs.
La machine du PT se remet en marche
Depuis plusieurs jours, le Parti des travailleurs a déployé des efforts considérables pour mobiliser ses électeurs. Des manifestations politiques ont été organisées dans les rues de plusieurs grandes villes. Des vagues rouges d’étudiants et d’organisations syndicales ont défilé à São Paulo, à Rio de Janeiro et ailleurs pour saluer les promesses tenues de Lula. Les manifestants ont scandé des slogans hostiles à la famille Bolsonaro, exprimant une expérience traumatique pour des millions de citoyens issus de la diversité, des marges et des classes populaires. Ces rassemblements cherchent à transformer la victoire parlementaire en élan électoral.
Lula a aussi changé de stratégie de communication. Longtemps critiqué pour avoir négligé les réseaux sociaux, où les extrêmes de droite dominent au Brésil, le président de 81 ans multiplie les apparitions aux côtés de jeunes influenceurs de gauche. Il a commencé à utiliser le format de l’égoportrait dans des vidéos diffusées en ligne et s’est même proclamé, lors d’un rassemblement, roi de l’égoportrait. Cette stratégie vise à rameuter les jeunes vers le parti de gauche, à enrayer l’apathie d’une partie de l’électorat progressiste et à convaincre les abstentionnistes qu’il reste la bonne personne pour diriger le Brésil et préserver sa souveraineté face aux attaques des États-Unis, qui soutiennent la marque Bolsonaro.
Bolsonaro fils tente de suivre le mouvement
Face à la popularité de la réforme constitutionnelle et de la réduction du temps de travail, Flávio Bolsonaro a décidé de voter pour cette politique sociale portée par le parti de Lula, après des mois passés à la dénigrer. Ce revirement illustre la pression exercée par le thème du travail dans la campagne. Le candidat populiste cherche à ne pas apparaître comme un adversaire des droits des travailleurs, alors que son camp politique a longtemps défendu une approche plus libérale des relations du travail. Mais ce changement de position pourrait brouiller son message auprès de son électorat le plus radical.
Les sondages indiquent que l’écart entre les deux candidats se réduit. Un récent sondage donnait Flávio Bolsonaro à 50 % des intentions de vote et Lula à 48 %, soit un écart de deux points. Une semaine après le premier tour, l’écart était encore de six points. La dynamique de campagne semble donc plus favorable à Lula, le Parti des travailleurs contrôlant mieux le débat public du second tour. Les partisans du président sortant espèrent que cette tendance se confirmera dans les derniers jours.
Les limites de la dynamique Lula
Cette perception se heurte toutefois à une autre réalité. Depuis 1989, chaque candidat arrivé en tête au premier tour au Brésil a été élu au second. Cette série historique pèse sur la campagne de Lula. De plus, les candidats arrivés en troisième, quatrième et cinquième positions sont tous de droite. Leurs électeurs devraient donc plus facilement se rallier à Flávio Bolsonaro qu’à Lula. La gauche brésilienne espère encore un miracle, mais les chiffres du premier tour et la structure du paysage politique lui rappellent que la partie reste difficile.
La campagne du second tour se joue donc sur plusieurs fronts : la capacité de Lula à mobiliser les travailleurs et les abstentionnistes, la résistance de l’électorat bolsonariste malgré les affaires judiciaires, et la manière dont les électeurs des petits candidats de droite se reporteront sur Flávio Bolsonaro. La réforme du temps de travail a donné un élan à la gauche, mais elle ne suffit pas à elle seule à renverser une élection. Les derniers jours seront décisifs, et chaque annonce, chaque geste, chaque déplacement comptera dans un scrutin polarisé.
À Brasília, les étendards à l’effigie de Lula et de Flávio Bolsonaro se multiplient dans les rues, signe d’une campagne qui entre dans sa phase la plus intense. Les deux camps savent que le second tour ne se gagne pas seulement avec les électeurs déjà convaincus, mais avec ceux qui hésitent encore. Lula mise sur sa victoire parlementaire et sur les mesures sociales pour créer un élan. Flávio Bolsonaro compte sur la continuité de la marque familiale et sur le rejet d’une partie de l’électorat envers le président sortant. Le résultat dépendra de la capacité de chaque camp à transformer les perceptions en voix.
Dans ce contexte, la réforme constitutionnelle sur le temps de travail agit comme un révélateur des tensions brésiliennes. Elle montre que les questions sociales restent au cœur des préoccupations, même dans une campagne dominée par les personnalités et les héritages politiques. Elle illustre aussi la difficulté pour la gauche de transformer une avancée législative en majorité électorale, et pour la droite populiste de maintenir son influence sans apparaître comme une menace pour les droits des travailleurs. Les derniers jours de campagne diront si Lula parvient à conjurer le sort ou si la logique historique du second tour favorise son adversaire.
Source:Le Devoir News
