
Le Canada a franchi une étape importante dans ses relations avec la Turquie en annonçant la création d’un « partenariat stratégique » à l’issue d’une rencontre entre le premier ministre Mark Carney et le président turc Recep Tayyip Erdoğan, jeudi à Ankara. Cette visite marque la première rencontre bilatérale officielle d’un premier ministre canadien en Turquie, un symbole fort du rapprochement entre les deux pays, tous deux membres de l’OTAN.
Dans une déclaration préparée, prononcée aux côtés de M. Erdoğan, M. Carney a précisé que ce partenariat s’accompagnait d’un plan d’action triennal et qu’il visait notamment la conclusion d’un accord de libre-échange. Les négociateurs canadiens doivent se rendre en Turquie le mois prochain pour entamer les discussions. « Nous rapprochons également nos entreprises pour créer de nouveaux débouchés en matière de commerce et d’investissement », a déclaré le premier ministre, qui a qualifié la Turquie de partenaire exceptionnel.
Outre le volet commercial, les deux pays ont signé un accord sur le transport aérien qui pourrait presque doubler le nombre de vols entre le Canada et la Turquie. Un nouveau partenariat en matière de défense a également été conclu, ouvrant la voie à une collaboration plus étroite entre les entreprises canadiennes et turques. Ces accords s’inscrivent dans une volonté commune de renforcer les liens politiques et économiques, dans un contexte géopolitique complexe.
Un partenariat aux multiples volets
Le partenariat stratégique entre le Canada et la Turquie ne se limite pas au commerce. Il englobe également la défense, le transport aérien et les échanges humains. Le plan d’action triennal devrait servir de feuille de route pour structurer cette coopération. M. Carney a insisté sur l’importance de créer des débouchés pour les entreprises des deux pays, tandis que M. Erdoğan a exprimé l’espoir de voir les échanges commerciaux pratiquement doubler pour atteindre 10 milliards de dollars. Il a également annoncé son intention de se rendre au Canada, ce qui témoigne de la volonté de part et d’autre d’intensifier les contacts au plus haut niveau.
L’accord sur le transport aérien pourrait avoir un impact significatif sur les liaisons entre les deux pays, facilitant non seulement les voyages d’affaires mais aussi le tourisme et les échanges universitaires. La collaboration en matière de défense, quant à elle, pourrait permettre aux industries canadiennes et turques de partager leur expertise et de développer des projets communs, notamment dans le domaine des technologies de pointe. Cette dimension stratégique est d’autant plus importante que la Turquie joue un rôle clé au sein de l’OTAN et dans une région instable.
Des échanges commerciaux en forte croissance
Les échanges commerciaux bilatéraux entre le Canada et la Turquie ont totalisé 4,3 milliards de dollars en 2025, selon les chiffres cités dans la déclaration. Les exportations turques vers le Canada représentent la majeure partie de ce volume, ce qui témoigne d’un déséquilibre commercial que les deux parties souhaitent corriger. L’objectif affiché par M. Erdoğan de porter ce montant à 10 milliards de dollars suppose une croissance soutenue des échanges, rendue possible par un accord de libre-échange ambitieux.
Le Canada, qui cherche à diversifier ses partenariats commerciaux, voit en la Turquie un marché prometteur, à la charnière de l’Europe, du Moyen-Orient et de l’Asie. La Turquie, de son côté, souhaite attirer davantage d’investissements canadiens et accéder plus facilement au marché nord-américain. La diaspora turque au Canada, estimée à 76 000 personnes, constitue un pont humain entre les deux pays et un vecteur potentiel de rapprochement économique et culturel.
Les négociations sur un accord de libre-échange devraient porter sur des secteurs variés : agriculture, services, investissements, propriété intellectuelle, etc. Elles s’annoncent toutefois complexes, car les deux pays ont des structures économiques différentes et des sensibilités particulières. Le Canada devra notamment tenir compte de ses engagements au sein de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM) et de son approche en matière de commerce international, tandis que la Turquie est liée à l’Union européenne par une union douanière.
Le contexte historique et géopolitique
Les relations diplomatiques entre le Canada et la Turquie remontent à 1944, mais elles ont longtemps été limitées. La Turquie a adhéré à l’OTAN en 1952, et le Canada a participé à plusieurs missions alliées aux côtés de la Turquie. Cependant, les échanges économiques sont restés modestes au regard du potentiel des deux pays. La visite de M. Carney à Ankara s’inscrit donc dans une volonté de donner un nouvel élan à ces relations.
La Turquie occupe une position géostratégique cruciale, à la frontière de l’Europe, du Moyen-Orient et du Caucase. Elle joue un rôle central dans la gestion des crises régionales, notamment en Syrie, en Irak et dans le Caucase. Membre de l’OTAN, elle dispose de la deuxième armée de l’Alliance et d’une industrie de défense en plein essor. Pour le Canada, renforcer les liens avec la Turquie peut permettre de mieux coordonner les efforts au sein de l’OTAN et de promouvoir la stabilité régionale.
Par ailleurs, le Canada cherche à diversifier ses partenaires commerciaux face aux tensions avec la Chine et aux incertitudes entourant le commerce mondial. La Turquie, avec sa population de 85 millions d’habitants et son économie dynamique, représente un marché attractif. Les entreprises canadiennes pourraient trouver des opportunités dans les infrastructures, l’énergie, les technologies propres et l’aérospatiale. Inversement, les entreprises turques pourraient investir au Canada dans des secteurs comme la construction, le textile ou l’agroalimentaire.
Les défis des valeurs partagées
Dans leur déclaration commune, les deux dirigeants ont affirmé que le Canada et la Turquie partagent des valeurs communes, notamment « les droits de la personne, les libertés individuelles, la démocratie et la primauté du droit ». Cependant, cette affirmation suscite des interrogations, car le gouvernement turc est critiqué par la communauté internationale pour ses atteintes aux droits fondamentaux. Des informations font état de persécutions officielles à l’encontre d’organisateurs de la communauté LGBTQ+ en Turquie, et plusieurs organisations de défense des droits de l’homme dénoncent un recul de la liberté d’expression et de la presse.
Le Canada, qui se présente comme un défenseur des droits de l’homme, doit composer avec cette contradiction. D’un côté, il souhaite approfondir ses relations économiques et stratégiques avec un allié de l’OTAN ; de l’autre, il ne peut ignorer les préoccupations de la société civile et de certains de ses partenaires. La question des droits de l’homme pourrait devenir un sujet de friction dans les négociations à venir, même si M. Carney n’a pas publiquement évoqué ces questions lors de sa déclaration.
Il est à noter que le premier ministre canadien avait déjà rencontré M. Erdoğan plus tôt cette année, en marge du sommet de l’OTAN. Cette rencontre avait permis d’amorcer le dialogue. La visite d’Ankara a donc permis de concrétiser les discussions et de poser les bases d’un partenariat plus structuré. Les deux hommes se sont entretenus en tête-à-tête, puis ont élargi les discussions à leurs délégations respectives.
Une visite riche en symboles
Peu après son atterrissage à Ankara, jeudi, M. Carney a déposé une couronne au mausolée de Mustafa Kemal Atatürk, le père fondateur de la Turquie. Ce geste symbolique témoigne du respect du Canada pour l’histoire et la souveraineté turques. Le premier ministre était accompagné de la ministre des Affaires étrangères, Anita Anand, et du ministre des Ressources naturelles, Tim Hodgson, ce qui souligne l’importance accordée à cette visite.
Ni M. Carney ni M. Erdoğan n’ont répondu aux questions des journalistes jeudi. Le premier ministre canadien devrait s’adresser aux médias canadiens vendredi à Istanbul, où il poursuivra sa visite. Cette absence de conférence de presse conjointe contraste avec la volonté affichée de transparence, mais elle s’explique peut-être par la volonté de ne pas mettre en avant les divergences sur les droits de l’homme.
La visite de M. Carney en Turquie s’inscrit dans une tournée plus large qui l’a déjà conduit dans plusieurs pays européens. Elle intervient également dans un contexte de guerre en Ukraine, où la Turquie joue un rôle de médiateur entre Kiev et Moscou. Le Canada, qui soutient fermement l’Ukraine, pourrait trouver en la Turquie un partenaire utile pour faire avancer les discussions diplomatiques.
Prochaines étapes
Les négociateurs canadiens doivent se rendre en Turquie le mois prochain pour entamer les discussions sur l’accord de libre-échange. Les deux parties ont exprimé leur volonté d’aboutir à un accord ambitieux et équilibré. Cependant, les négociations pourraient prendre plusieurs années, comme c’est souvent le cas pour ce type d’accord. En attendant, les accords sur le transport aérien et la défense devraient être mis en œuvre rapidement.
La Turquie espère que ce partenariat lui permettra d’attirer davantage d’investissements canadiens et de renforcer sa position sur la scène internationale. Le Canada, de son côté, souhaite sécuriser l’accès à un marché en croissance et consolider ses liens avec un allié stratégique. Les prochains mois seront déterminants pour préciser les contours de cette coopération. Les échanges commerciaux entre les deux pays, qui ont atteint 4,3 milliards de dollars en 2025, pourraient doubler d’ici quelques années si les négociations aboutissent. La diaspora turque au Canada, forte de 76 000 personnes, jouera un rôle de premier plan dans ce rapprochement.
Source:Le Devoir News
